Télérama n° 2916 - 30 novembre 2005, ffff - (photo: Eric Franceschi pour Télérama)
La compagnie cévenole
La biguine martiniquaise revit au pied des Cévennes, grâce à l'Antillais Gérard Tarquin et sa clique métissée qui ont fait d'Anduze un fief des tempos créoles.
La biguine avait disparu sous le rouleau compresseur du zouk électrique. Voici ses danses guillerettes et facétieuses ressuscitées, non à Saint-Pierre, au sud de la montagne Pelée où elle est née, mais à Anduze, dans le Gard, au pied des Cévennes, où vit Gérard Tarquin, clarinettiste martiniquais au teint blême, hanté par ses racines nègres. Au sein du groupe Coeur de Chauffe - qui emprunte son nom au nectar de rhum -, il redonne vie aux alliages de tambours bel-air, de figures de carnaval et de mazurka européenne qui ont fait les beaux jours du Bal nègre de la rue Blomet, à Paris, au début du XXe siècle.
Les amateurs de jazz New Orleans connaissent bien Tarquin, puisqu'il fut un des fondateurs du groupe Les Haricots rouges, dont le swing un brin désuet se taille un joli succès populaire depuis une quarantaine d'années. « Au fond, se défend-il, nous ne devons pas être si ringards que ça : je me souviens par exemple avoir fui un plateau télé pour aller faire le boeuf avec Sun Ra. D'ailleurs, lorsque dans notre dernier album nous avons adapté Angela, de Saïan Supa Crew, tout le monde a pensé que c'étaient les rappeurs qui s'étaient inspirés de nous et non l'inverse. La créolité de La Nouvelle-Orléans, ne l'oublions pas, est cousine des métissages antillais. »
Le goût de Tarquin pour les jam-sessions et son sens de la famille hérité des fêtes martiniquaises de son enfance (dans le 13e arrondissement, à Paris) ont entraîné nombre de musiciens, jeunes ou moins jeunes, dans son sillage. « C'est un gourou », dit Lulu, le batteur des Têtes raides, qui a fait le boeuf avec lui il y a vingt ans, en Seine-et-Marne où tous deux habitaient, puis à Anduze où il est souvent venu le voir avant de décider, il y a trois mois, d'y jeter l'ancre. D'autres potes de l'époque du lycée Rodin à Paris, ou des débuts des Haricots rouges en Seine-et-Marne, ont fait à peu près le même parcours. La plupart d'entre eux se retrouvent dans le groupe Coeur de Chauffe pour sortir la biguine « du folklore distillé dans les musées que sont les maisons de la culture ». « C'est une musique qui parle aux gens et qui les fait bouger », s'emballe Tarquin. « C'est une musique gaie qui donne le goût de vivre », ajoute Joseph Zobel, 90 ans, auteur de La Rue Cases-Nègres, lui même installé à Anduze depuis 1976. Grâce à son fils Roland Zobel dit Zozo, potier et grand amateur de noubas antillaises, nombre de Parisiens, musiciens ou non, se sont pris de passion pour ce verdoyant petit coin du Gard connu pour ses camisards d'autrefois et ses inondations d'aujourd'hui. « Zozo et moi, on s'est trouvés dans la même situation, lui très noir, moi très blanc, aucun de nous deux n'ayant vécu aux Antilles, raconte Tarquin. C'est dans sa superbe maison en surplomb d'Anduze que peu de temps avant sa disparition, à 58 ans - en mars 2004 -, le disque Couleur cachée a été enregistré à haute dose de rhum, boudin, accras et colombo. »
Cette bonne ambiance est palpable tout au long de ce CD aux saveurs rétro, où flotte l'esprit d'Eugène Delouche, illustre clarinettiste martiniquais qui fut le maître de Tarquin. Le piment poétique et gouailleur y est distillé par la chanteuse Maura Michalon, venue du lyrique, qui sait retrouver l'âpreté des biguines du « temps longtemps » (comme on dit en créole), et l'accordéoniste-vocaliste Roland Pierre-Charles, ex-membre de La Perfecta, groupe culte antillais des années 70, qui insuffle à l'ensemble une énergie goguenarde et rageuse aux frontières du rock. Tous les morceaux interprétés sont des grands classiques signés Ernest Léardée, Alexandre Stellio, Léona Gabriel, Al Lirvat, Loulou Boislaville... Sauf Couleur cachée, la chanson-titre écrite par Gérard Tarquin, qui laisse libre cours à son blues de « sang-mêlé » et à son goût du balancement chaloupé : « Biguine Saint-Pierre bien cadencée /Mon Dieu ce que j'en ai rêvé /C'est dans mon sang, c'est dans mon âme /Oui mais je suis né à Paname. »
Eliane Azoulay |
JazzMan, ***
"Bon sang de saurait mentir" comme le confirme le clarinetiste Gérard Tarquin, animateur depuis plus de 40 ans des Haricots Rouges et qui consacre enfin un disque à la musique de ses ancêtres martiniquais. Élève d'Eugène Delouche (contemporain de Stellio et Coppet), Gérard Tarquin a retenu la leçon de ses maîtres jusque dans sa façon d'appréhender la clarinette créole de la Nouvelle-Orléans dont on connaît les parentés antillaises. Entouré d'une partie des Haricots Rouges qui, par leur fréquentation régulière des traditionalistes martiniquais sont des experts en biguine, il convie Maura Michalon, professeur de chant au conservatoire de Paris, à renouer avec l'authenticité des chansons de son enfance. Ancien membre de l'orchestra Perfecta et habitués des studios, Roland-Pierre-Charles travaille régulièrement avec des orchestres antillais, tout comme les deux percussionnistes. Gérard chante, en créole, des originaux (sa touchante composition Couleur cachée) et standards dont certains rendus célèbres par Al Lirvat, Léardée ou Stellio. Retour aux sources, devoir de mémoire, salut aux anciens, voici un disque superbe qu'attendaient depuis longtemps le public des Haricots Rouges. Il comblera également les fervents de musiques traditionnelles et , par dessus tout, les amoureux de clarinette, qui se régaleront de la sonorité volumineuse et chaleureuse du leader.
Jean-Pierre Daubresse |
France-Antilles:
TV Magazine Guadeloupe du 10 au 16 juin 2006

TV Magazine Martinique du 16 au 22 juin 2006

CHARLIE HEBDO, n°730 - 14 juin 2006
Par Patrick Pelloux
Le CD à se passer en boucle en ce moment pour avoir un moral en béton, c'est "Coeur de chauffe", de Gérard Tarquin, un grand de la bande des Haricots Rouges. Dès les premières mesures, vous aurez des couleurs créoles plein les yeux. Ce disque beau et chaud comme les Antilles a reçu le prix de l'Académie Charles-Cros.
Joseph Zobel (Auteur de « Rue Case-Nègre »)
Pour Gérard Tarquin, la Martinique, où il aurait pu naître, et n’avait pas encore été, c’était avant tout la fantasmagorie, dont abreuvait son imagination la musique qu’avaient fait enregistrer, sur des disques devenus introuvables aujourd’hui, les premiers musiciens antillais, que l’Exposition Coloniale avait appelés en France, et que le succès retint à Paris jusqu’à la fin de leur vie ? Alexandre Stellio et Eugène Delouche. Une musique que l’adolescent qu’il était alors percevait comme un produit des amours libres de ces prestigieux musiciens avec la vie populaire aux Antilles. Et quelle n’était pas sa fierté de la faire entendre confidentiellement à ses camarades. Qu’il soit donc remercié d’avoir ainsi défendu de l’oubli une partie aussi authentique et précieuse de notre patrimoine. Ne faudrait-il pas d’abord féliciter ce groupe d’avoir fait preuve d’autant de talent que de respect envers des musiciens qu’ils considèrent comme leurs maîtres (Eugène Delouche a d’ailleurs été le professeur de Gérard Tarquin), et de fidélité à la physionomie d’une époque ? Ils trouveront certainement une entière et admirative approbation dans l’émotion et la joie avec lesquelles chacun, en écoutant ce disque, pourra se souvenir, chanter, danser.

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